
Chapitre 65 : la ténacité d'un roi : le monde des ombres (1/2) :
Dans un autre royaume, par-delà le temps et l'espace... Nous nous approchons d'une terre sombre, occultée par un épais brouillard d'un noir charbon. D'étranges piliers en forme de pics jalonnant une contrée obscure et souillée, on s'aperçoit que ces colonnes sont composées d'amas de squelettes mélangés à une matière visqueuse semblable au pétrole solidifié.
Sur chaque pointe, un crâne posé symboliquement, comme pour régner sur les territoires inférieurs. Une brume permanente couvrant un sol rocheux à la texture mi-terre mi-basalte, aucun vent ne balayait cet endroit sordide nappé d'une ambiance silencieuse pour le moins sinistre. Une plaine immense composant la plupart du paysage, on s'aperçoit que des craquelures béantes fendent les environs.
De nombreux feux d'une coloration lazurite brûlant dans des creux de rochers sans matière combustible, des fleuves verdâtres trouant par endroit ce monde de mort, la silhouette d'un homme gisant à terre se dégage alors lentement de la purée de pois.
Ses habits écharpés, ses longs cheveux azur couvrant son dos en désordre, son corps se révélant à divers points, cet individu se trouvait au milieu d'un plateau, encerclé par ces foyers incandescents et les horribles piliers mortuaires.
Inconscient, ses paupières fermées, il demeurait totalement sans défense. Un sabre grenat planté à ses cotés, le chevalier maudit se trouvait alors dans un pays que seuls les âmes défuntes pouvaient rejoindre : le monde des ombres !
Ses prunelles d'encre se rouvrant lentement, Albian reprenait alors peu à peu connaissance. Ses membres comme déchirés de l'intérieur, se sentant lourd comme le plomb, le défunt ne parvenait pas à se relever. Vidé de ses forces, frémissant en essayant de se remettre debout, le seigneur mort se sentait parcouru d'effroyables décharges électriques aux tendons.
Lâchant un léger gémissement, ses dents serrées, le héros maléfique avait perdu toute sa force. Incapable de déplacer sa paume plus de quelques centimètres, aussi faible qu'un nourrisson, le vaillant meneur d'autrefois se sentait misérable.
Sa main serrée en poing, rageant de son état, le monarque était presque sur le point de craquer. Tous ces efforts... Tous ces combats... Tout ce sang versé... Tous ses sacrifices... n'avaient servi à rien ! Il avait échoué et était maintenant mort ! Mort et seul !
Ses yeux clos de douleur, une incommensurable tristesse naissant en lui en même temps qu'un profond sentiment de désespoir, le combattant elfique d'autrefois avait l'impression d'être une coquille vide, dépourvu de la moindre matière. Il avait tout perdu... La vie... Yalinn, ses amis généraux et son peuple... Plus rien ne lui restait ! Plus rien !
Son âme brisée, sa volonté et son courage pliant pour la première fois sous son chagrin, il était gagné par une émotion de perte totale. Vaincu, précipité dans ce lieu maudit, il n'avait plus aucune chance de réussir sa mission sacrée. Kazathorn ne sauverait pas son peuple et parce-que ses serviteurs diaboliques avaient réussi à éliminer ses ennemis, il avait considéré qu'il ne lui servait plus à rien !
Maudit soit Kazathorn ! Pestait le chevalier en fronçant ses sourcils, son expression masquée par la pénombre de cet endroit morbide.
Un blizzard glacé se levant, l'ancien dirigeant se laissa alors envahir par un profond sommeil. Son visage retombant à terre, ses membres s'immobilisant, il venait d'abandonner. Il ne voulait plus continuer à se battre... Il était las de livrer bataille encore et encore ! Il avait perdu toute foi en ses chances de victoires... Il ne voulait plus qu'une chose : une paix éternelle, où qu'il doive aboutir.
A cet instant, le ciel s'écarta pour laisser se former dans la voûte céleste une étrange forme ronde et rouge. Des éclairs pourpres éclatant autour des cumulus, des dizaines de mains orangées plongèrent soudainement vers le héros mort.
Fondant vers lui à une célérité rapide, les membres hideux allaient le saisir quand, surgissant tout à coup des ténèbres, une forme féminine sauta prestement vers le leader Sindaï. L'arrachant in-extremis de la menace, roulant avec lui à quelques mètres tandis que les formes navel frappaient le sol, cette personne venait de sauver le chevalier déchu.
« Monseigneur... Il ne faut pas abandonner ! Tant que nous existons, l'espoir sera toujours là. » Encouragea à cet instant une voix familière, relevant en même temps le monarque elfique. Son visage se dévoilant de l'obscurité, l'inconnu se révélait être en fait une très belle femme aux oreilles effilées.
« Tu es...
-Nous parlerons plus tard. Nous ne pouvons rester ici. » Déclara l’énigmatique personne tandis que sa toison similaire à la sienne était soulevée par la brise, un anneau navel au cristal opalin reluisant à son index.
Ses anciennes épaulettes en coquillage désormais remplacées par des protections minérales d'un ton marin, ses fidèles gantelets écaillés recouvrant ses avant-bras, cette elfe aux profonds yeux saphir le regardait avec une joie apparente mélangée à une certaine appréhension.
Portant désormais une tenue à la teinte de la nuit cernée d'or, les idéogrammes elfiques de son habit devenus teint métallique, ses bijoux et son diadème restés identiques malgré son passage dans l'au-delà ne pouvaient que certifier son identité : le défunt général de la mer lui-même !
« Midahãn… C'est impossible… Croyait rêver son maître tandis que celle-ci répondait d'un sourire approbateur. Mais… comment ?
-Il faut partir tout de suite ! Ou bien, le Shéraweï nous rattrapera et nous finirons comme ces malheureux. Prévint-elle en désignant les colonnes de cadavres agglutinés dans cette matière répugnante semblable au goudron.
-Le Shéraweï ?!...
-Une chose horrible qui capture les esprits morts. Il enlève avec des mains multiples les âmes errantes qui se trouvent ici et les ingère avant de les recracher dans ces blocs sinistres. Ils tombent ensuite lentement en poussière... Jeta-t-elle alors un regard furtif vers un des piliers mortuaires qui se désagrégeait en un sable gris.
-Quelle horreur...
-Oui... Je suppose que c'est le supplice réservé aux personnes qui ont fait le mal : fuir sans cesse dans ce royaume sans jamais pouvoir s'arrêter pour dormir ou se reposer. Depuis que j'ai été précipitée ici, j'ai dû m'échapper sans cesse pour éviter la poigne du dévoreur d’âmes ou autres serviteurs de la mort. Confessa l'ex-général en inclinant la tête, son faciès empreint d'une certaine amertume.
-D'autres serviteurs ?... Interrogea le héros maléfique.
-Des spectres... La grande faucheuse elle-même et ses hordes de fantômes... Ces créatures dominent le monde de l'ombre et chassent aussi les esprits morts. Il faut sans cesse rester aux aguets pour les éviter et on ne peut les combattre par la magie.
-Quoi ?! S'étrangla le monarque défunt.
-Nous perdons nos capacités ici-bas. Seule la force mentale peut permettre de résister aux créatures de ce royaume infernal et... attention ! Le Shéraweï s'active ! »
Entraînant immédiatement son maître à l'abri d'un roc, la maîtresse de la mer et son seigneur virent alors la voûte céleste s'ouvrir de nouveau. Des tentacules aux extrémités formées de mains plongeant sur des individus lointains, ceux-ci étaient aussitôt agrippés et enlevés vers les cieux. Une pluie rouge voltigeant alors sur les environs, des cris horribles éclataient des nuages.
Le coeur des deux spectateurs serrés par une terreur impossible à définir, ils virent à cet instant une étrange forme noire aux pointes opposées tomber du firmament pour se planter dans la plaine : un nouveau pilier de cadavres agglutinés venait d'être rejeté par le dévoreur !
« Quelle horreur... Se glaça le monarque elfique. Et nous ne pouvons contrer cette chose ?
-Non seigneur Albian. Sans nos pouvoirs, cette chose est invincible par rapport à nous.
-......
-Il faut partir. » L'arracha-t-elle à leur lieu d'observation.
Faisant alors quelques pas, la subalterne et son maître s'orientèrent vers une direction inconnue, s'enfonçant dans le pays...
Désormais engagés dans la terre sans fin, les deux compagnons entamaient un long périple à travers le royaume maudit. De petites collines capricieuses composant d’abord les plaines, l'un comme l'autre devait prendre garde aux bords acérés des gros blocs de rochers qui parsemaient les alentours. Le pas prudent, l'esprit en éveil permanent, Albian et Midahãn franchissaient les formes rebondies avec une prudence redoutée.
Le firmament obscur ne laissant filtrer aucun rayon d'une quelconque source de lumière, seuls les foyers ardents permettaient de ne pas s'égarer. Les dunes pierreuses devenant progressivement plus élevées, plus dures, le seigneur Sindaï et son lieutenant rencontraient peu à peu des difficultés croissantes.
Se hissant à présent sur des élévations rocailleuses, ils pouvaient voir dans la contrée aride certaines des créatures mentionnées par le général marin en quête d'âmes. Grimpant sur un petit monticule, assurant ses prises, le chevalier mort avait tenté sans succès de déployer ses ailes : même ses capacités secondaires lui avait été arrachées et il n'y avait plus que ses compétences physiques pour l'aider…
Le sommet de la petite montagne enfin gagné, les deux voyageurs avaient maintenant une vue globale des lieux : plusieurs colonnes d'un mana or s'élevant loin de là, à des endroits divers, le monarque et sa subordonnée étaient confrontés à un environnement particulièrement sinistre.
Partout, cette toundra volcanique sans fin avec ces piliers mortuaires, les feux de cobalt et les écoulements à la coloration de l'herbe pourrie. Sur certaines zones, des bâtiments à l'allure épouvantable complétaient cette ambiance cauchemardesque avec des forêts éteintes et des falaises dégarnies de la moindre végétation. La mort était partout... Régnant en ce monde en maître absolu et incontesté...
Imperturbable en apparence, le héros défunt essayait de contenir ce désespoir qui s'emparait de son coeur et tentait de le geler. Ses veines comme devenant glaciales, ses poumons se chargeant d'une atmosphère fraîche qui s'enfonçait dans ses entrailles, le roi elfique observait chaque parcelle de terrain à la recherche d'un quelconque espoir quand, se tournant vers sa partenaire, il demanda :
« Midahãn, tu as fréquenté ce monde bien avant mon arrivée. Où pouvons-nous aller ?
-......
-Tu veux dire... que tu ne sais pas ? Souleva le guerrier en sondant son silence profond.
-Où que l'on aille... il n'y a que la mort à chaque endroit. Finit par avouer sa partenaire en baissant la tête, une expression perdue dans son visage. Nous ne pouvons que rester mobile pour essayer de survivre.
-Il n'y a rien d'autre ? Rien d'autre que ces lieux terrifiants ? Insista le suzerain.
-Si... Il y a quelques infrastructures comme la forteresse des guerriers-squelettes... La tour maudite des spectres... La grande faille des zombies immortels ou le palais des faucheuses infernales... Ce sont les lieux les plus terribles à éviter. Révéla la subalterne avec une lueur effrayée dans les pupilles. Le mana que l'on peut voir en ces colonnes dorées provient de ces structures et suffit à dissuader quiconque de s'en approcher.
-Ce sont les seuls endroits où il existe encore du mana en cette contrée ?
-Oui... Mais ce mana étrange est gardé par des armées entières de morts-vivants. S'approcher de ces accumulations d'ennemis est une mort définitive assurée.
-Mais si l'on pouvait disposer de ce mana, nous pourrions peut-être quitter cet endroit ? Supposa le guerrier en essayant de redonner un peu d’espérance en leurs coeurs, penché sur sa fidèle suiveuse.
-Je l'ignore... Mon corps est mort donc c'est certainement impossible pour moi... Se renferma la meneuse en sombrant davantage dans la douleur. Mais pour vous... qui sait ?
-Si vous parvenez à atteindre l'une des sources, alors l'espoir deviendra réel... Entonna tout à coup une mystérieuse voix.
-Hein ?! Qui a parlé ? S'écria le monarque en bondissant sur ses pieds, traquant du regard les abords de la place à la recherche de cette tonalité.
-Pour acquérir le pouvoir et retraverser la barrière du monde maudit, vous devez retrouver vos pouvoirs grâce à l'une des sources magiques et transpercer le Shéraweï, gardien des frontières des mondes…
-Pardon ?! S'ahurit Midahãn en ouvrant des yeux terrifiés.
-Vaincre cette chose ?! Est-ce possible ? Interrogea le seigneur abasourdi, tête levée.
-Le sabre de Krakodel est l'une des seules armes capable de le trancher... Parvenez à l'un des socles de ce monde, envolez-vous vers les cieux, transpercez le dévoreur et, si votre âme est absolue, vous pourrez retraversez les frontières qui séparent la vie et la mort !
-Attends ! Je connais cette voix ! Clama tout à coup le meneur Sindaï. Est-ce toi L… ?
-Allez ! L'interrompit leur mystérieux antagoniste. Partez vers l'un des geysers de mana et vainquez la mort ! Ordonna-t-il avant que sa voix ne s'éteigne aussi brutalement qu'elle avait raisonné.
-Très... bien... Alors nous irons à la plus grande source que j'ai ressentie : celle qui est à l'ouest. Décida à cet instant l'ancien leader en se tournant vers une direction choisie, l'oeil empli de résolution.
-Hein ?! S'interloqua l'ex-meneuse.
-Nous irons au coeur même de cet endroit et nous emparerons de leur mana ! Déclara Albian tandis que son poing serré attestait de sa détermination, observant le pays infernal depuis le bord de la falaise. Rien ne nous arrêtera !
-Êtes-vous certain de vous ? Nous irons droit dans les griffes du loup, en plein coeur de l'ennemi.
-Midahãn... Si nous ne prenons pas le risque, nous resterons ici pour l'éternité, pourchassés par une mort omnipotente et omniprésente. Je préfère mourir en l'affrontant pour essayer d'en réchapper que de tenter de survivre en la fuyant sans cesse !
-Seigneur... Albian... N'en revint pas sa suiveuse, stupéfiée de sa témérité déroutante.
-Nous pénètrerons en cet endroit et réussirons ! Affirma le chef Sindaï. Comme l'a dit cette personne, mon sabre de Krakodel est encore avec moi et il nous permettra de réussir !
-Alors je vous suivrai. Décida sa soeur d'armes. Je vous ai été fidèle jusqu'à présent, je le resterai jusqu'au bout !
-Midahãn... »
Fixés yeux dans les yeux, le seigneur maudit et sa subalterne baignaient alors dans un étrange sentiment. Leurs chevelures presque similaires flottant dans l'air, les deux elfes s'estimaient réciproquement. Ils allaient risquer leur vie ensemble pour essayer de retrouver la lumière et un lien bien plus fort que jadis paraissait se nouer entre la fière dirigeante marine et son mentor ténébreux.
Ses prunelles d'ébène plongées dans les siennes, Albian demeurait immergé dans cette ambiance douce où le respect et l'admiration réciproque se mêlaient en un même sentiment quand, tournant le dos en dissipant cette atmosphère, il déclara simplement :
« Merci… »
La route fut alors reprise à travers l'immensité obscure...
Salle du jugement, -1925m sous la surface terrestre…
Pièce composée de deux lacs de magma sur ses bords, ce lieu était alors le théâtre d’un procès. Des diables entourant la place depuis un bord circulaire, un promontoire central bordé d’épines brunes et séparant les deux bassins de feu était le lieu où devait se présenter l’accusé. Des crânes incrustés dans les murs avec des braseros luisant dans leurs bouches, des statues de démons en bronze bordaient le grand tribunal qui faisait face à la falaise. Sur cette falaise, l’une des créatures était agenouillée.
Son visage en sueur, ses yeux chargés de crainte, l’elfe devenu diable par un cristal Sindaï était confronté à un procès dont le point reproché était sa désertion à la dernière attaque. Sa bouche fermée, ses membres parcourus d’un frémissement palpable, il savait ce qui l’attendait pour son acte de lâcheté… Devant ses yeux, sur un tapis pourpre, un bureau demi-circulaire à la pierre grise et brillante masquait à moitié les intendants de ce jugement.
Siégeant en maître, le seigneur infernal Bérial dardait ce subalterne avec un regard cruel et l’on pouvait aisément imaginer qu’il avait déjà statué sur son sort… A ses cotés, en retrait, d’autres soldats démoniaques demeuraient silencieux et, se levant de sa chaise, l’inflexible juge allait prononcer la sentence quand, une explosion brisant soudainement la porte de fer qui fermait la salle, un autre leader apparut.
Sa toison rubis aux mèches orangées retombant au milieu du dos, ses yeux sombres décorés d’un trait violacé au-dessous, le meneur qui venait d’apparaître avait une allure assez digne. Ses pupilles chargées d’un certain calme malgré son acte, une lourde armure noire avec son torse renforcé d’inscriptions sataniques de protection, ce personnage qui venait d’apparaître n’était autre que son collègue Kudajin. Ses doubles épaulettes luisant sous les foyers dansant avec un idéogramme gravé sur l’épaule gauche, l’intrus venait d’interrompre la séance et en imposait de sa seule présence.
Un fourreau recourbé dans son dos, son visage éclairé par les geysers laviques qui éclataient, ce collègue maléfique avait une apparence moins mauvaise mais son aura était chargée d’une certaine tension acérée.
« Kudajin… L’avisa son équivalent depuis son trône supérieur. Il était inutile de briser la porte pour assister à la condamnation. Fit-il d’un rictus amusé.
-Cesse ces mascarades… Nous avons d’autres tâches plus importantes que de punir la désertion d’un des anciens soldats d’Albian.
-Quoi ?! Explosa son collègue de fureur.
-Il semble qu’il y ait eu un problème inattendu… Nous sommes tous convoqués immédiatement.
-Tous ?!... Bon… Soit ! » Se rangea de mauvais gré le dirigeant malfaisant en abandonnant le jugement -ce qui signifie dans ce cas l’abandon des charges envers l’accusé- pour suivre son collègue dans les tréfonds souterrains…
Franchissant un couloir sombre, les deux créatures parvenaient alors à un corridor central aux murs de brique verte pour se diriger aussitôt vers une autre porte de fer tout au fond. Le pas rapide, Kudajin conduisait son compagnon devant son maître quand, saisi d’un trouble, l’image de deux personnes passant dans son esprit, il vacilla un court instant.
« Kudajin ! Ca va ? S’écria son camarade, oubliant son grief envers lui.
-Ca va… Rassura-t-il. Mais quelle était… cette étrange vision avec ces deux ennemis ?... » Se dit-il alors avant de reprendre son chemin…
Monde de l’ombre…
Au même moment, le pic descendu, les deux compères s'hasardèrent dans l'immensité devenue plate. Parcourant sans cesse le moindre angle de leurs prunelles, seigneur et général avançaient rapidement mais précautionneusement.
Contournant des failles énormes, se faufilant dans des déclivités sinueuses, franchissant des fleuves de ce liquide qui devait être un genre d'acide, le monarque et sa partenaire devaient prendre garde aux dangers de ce monde hostile où la vie pouvait être fauchée à chaque instant.
Les obstacles naturels devenant plus nombreux et plus complexes, il leur fallait s'aider mutuellement et le héros fut sauvé plus d'une fois par sa subalterne avant qu'elle-même ne doive la vie à son dirigeant.
Elle tombait dans une crevasse, il la rattrapait prestement. Le chevalier était sur le point d'être vu par des ennemis, sa subordonnée le saisissait pour le dissimuler aussitôt. La maîtresse océanique manquait d'être écrasée par un éboulement, son maître l'écartait immédiatement des rochers mortels.
Surveillant mutuellement leurs arrières, ils faisaient un formidable duo qu'aucun danger ne paraissait pouvoir arrêter...
Plus tard, la plaine sordide enfin derrière eux, les deux compagnons pénétrèrent dans une région composée de canyons sombres. Des passages très étroits empruntés avec difficulté, les deux voyageurs de l'autre monde devaient se faire tout petit pour pouvoir continuer à avancer et il fallait quelquefois forcer pour enfin passer les défilés serrés.
Couverts d'égratignures, le souverain et sa partenaire ne faisaient pas attention à leurs meurtrissures, trop occupés à surveiller leur espace vital d'une quelconque menace.
La pente remontant tout doucement, ils gravissaient petit à petit des plateaux supérieurs entrecoupés de crêtes variables. Les gorges sèches en contrebas, les deux compagnons foulaient une végétation répugnante composée de maigres buissons aux feuilles bleues et noires couvertes de boursouflures.
Les feux chalcantite devenus très rares sur les hauteurs mais abondant sur les déclivités, le monarque et son lieutenant féminin restaient en éveil malgré l’apparence de cet endroit moins sordide. Ils venaient ainsi de parvenir à un promontoire lorsque, en vue de l’immensité désertique, ils se dissimulèrent immédiatement derrière un rocher voisin.
En dessous, dans la steppe morbide, un groupe d’humains venait d’être assiégé par de nombreux spectres transparents légèrement bleutés. Acculés, pétrifiés par la terreur devant les choses au corps impalpable, les hommes démunis étaient comme des agneaux devant des fauves lorsque, brandissant leurs mains, les créatures leur lancèrent soudainement des faisceaux azurés.
Brûlés vifs, poussant des hurlements atroces, les âmes mortes se transformèrent alors en ces feux follets rencontrés un peu partout, des foyers nés des cendres des victimes de ces êtres morts-vivants. Saisis d’un trouble sans nom, figés par une appréhension surdimensionnée, les deux spectateurs involontaires se sentaient frémir au plus profond d’eux-mêmes.
Voila ce qu’il advenait lorsqu’on rencontrait un de ces monstres de l’au-delà… Décontenancé malgré son courage, le chef Nyllothanien lui-même se sentait pénétré de cette sensation immobilisant les membres et rendant les jambes dures comme le granit. Sourd, devenu insensible aux phrases de sa compère, le leader maudit ne pouvait détacher son point d’horizon quand, tiré par l’épaule, il fut arraché de son état secondaire.
« Si nous restons ici, le Shéraweï finira par nous repérer. Il faut y aller. Annonça la cheftaine des flots en se relevant.
-Tu as raison. Approuva le seigneur. Partons. »
Le voyage fut alors repris. Les plateaux supérieurs quittés, ils s’enfoncèrent dans d’autres défilés arides à la roche plus obscure et plus sinistre que jamais. Prenant des formes étranges, le roc lisse était par endroits percés de cratères plus ou moins gros et se découpait quelquefois en fines lanières ou en gros champignons sur le sol.
Un énorme fleuve aux eaux noires se dévoilant tout à coup devant eux, Albian et Midahãn furent alors confrontés à un pont rocheux assez douteux. Des cadavres nageant quelquefois dans l'élément liquide, la meneuse océanique se sentait défaillir et seule la présence de son commandant pouvait l'encourager à rester maître d'elle-même.
Guettant le ciel, le chevalier évaluait les risques d'une exposition à découvert quand, prenant les devants, il se décida.
« Il nous faut passer par-là.
-Ici ?... Questionna le général des flots avec inquiétude.
-Je ne crois pas qu'il y ait un autre passage avant plusieurs kilomètres et faire un détour pourrait nous faire repérer davantage. Nous devons prendre le risque. Affirma le monarque.
-Très… bien… Se rangea sa comparse, intérieurement tiraillée par une frayeur intense.
-J'y vais ! »
Prenant alors le pas de course, le héros mort se lançait sur la passerelle naturelle au moment où le torrent était en proie à de violent remous. Portant ses mains sur ses lèvres avec effroi, la dirigeante de la mer voyait son mentor assailli par les vagues corrosives lorsque, bondissant dans les airs, celui-ci échappa à l'écume et retomba de l'autre coté, sain et sauf.
« C'est bon. Prévint celui-ci. A toi !
-...... »
S’aventurant à son tour sur le ponton, la meneuse océanique suivit. Posant prudemment un pas devant l’autre avec une lenteur palpable, elle venait alors de faire la moitié du trajet lorsque, poussant un cri strident, une créature d’os fondit tout à coup sur elle.
Semblable à une wiverne, la chose sans chair était ruée sur le dirigeant féminin et allait le saisir de ses serres quand, fracassant ses côtes dans son élan, le seigneur infernal repoussa la bête à quelques mètres.
« Laisse-la tranquille ! » Menaça Albian, une flamme redoutable reluisant au fond de ses yeux.
Répondant d’un rugissement, la bestiole tenta aussitôt de le mordre d’allonges rapides mais, éludant sa tête, le monarque leva soudainement son sabre. Chargeant aussitôt, le dirigeant Sindaï vint à la rencontre du prédateur et esquiva ses morsures pour atteindre tout à coup son torse du dos de la lame. Midahãn trouvant cette attaque surprenante de la part de son mentor, la bête avait été parallèlement secouée mais elle se ressaisissait aussitôt pour lui donner un effroyable coup de l’aile gauche décharnée.
Renvoyé sous l’impact, le héros maléfique venait d’être apparemment pris de court et la créature morte se précipitait aussitôt à sa suite pour le broyer quand, exécutant tout d’un coup un splendide retourné sur lui-même, le combattant reprit pied et arrêta son adversaire une nouvelle fois de la partie non tranchante du sabre. Contenu par sa proie, l’assaillant aérien mugissait de rage lorsque, levant sa griffe gauche, il essaya de déchirer son opposant.
Eludant l’ergot mortel en se baissant, le guerrier mort tourna aussitôt sur lui et contre-attaqua d’un coup de pied au poitrail qui fit reculer la bête. Poussant des cris stridents, l’animal sans chair se heurtait à une cible difficile et devenait hésitant quand, prenant l’initiative, le monarque fondit sur lui pour un assaut frontal. Ouvrant les longs os qui formaient autrefois ses ailes, la wiverne préparait un rayon navel pour en découdre lorsque, se déportant in-extremis sur la gauche, le chevalier esquiva pour rejoindre l’assaillant en coup de vent et placer sa lame corail sous sa nuque.
« Tu nous conduiras sans protester au pilier d’énergie le plus proche. C’est entendu ? S’adressa-t-il à la créature pendant qu’une lumière droite mais combative et ferme brillait dans ses prunelles.
-……
-Seigneur Albian ?! Vous êtes sûr qu’il comprend ?... Interrogea sa suiveuse qui venait de saisir sa tactique. Une wiverne n'est pas un dragon.
-J’en suis certain… » Répondit-il sans détacher l’animal du regard.
Les cavités vides de la chose sans vie véritable demeurant muets, la wiverne semblait demeurer dans la plus totale stupeur quand, se pliant soudainement sur elle-même, elle se soumit à ce nouveau serviteur.
« Bien… Parut-il apprécier en caressant de sa main le cou d’os… On y va ! »
La bête aussitôt chevauchée, celle-ci poussa un petit cri aigu et se propulsa alors vers les cieux…
S’envolant avec leur nouveau moyen de transport, le chevalier obscur et sa partenaire foncèrent à travers les canyons pour faire ensuite du rase-mottes au-dessus. Les montagnes ténébreuses défilant à toute allure, ils étaient portés par une monture très rapide et les vallées mortes se succédaient à un rythme infernal. Survolant les rivières dangereuses et les couloirs emplis de dangers, les deux voyageurs du pays obscur avalaient les distances à une célérité endiablée et parvenaient maintenant sur les premières zones du territoire d’un des clans morts-vivants : la grande faille des zombies immortels.
D’énormes crevasses déchirant la terre rocailleuse noire, une lumière rouge et orange avec des reflets pourpres s’échappait des fêlures gigantesques qui lézardaient le sol. Au loin, une mystérieuse construction d’où s’échappait la colonne dorée siégeait et la maîtresse des flots allait dire de quoi il s’agissait que, plongeant brutalement avec ses cavaliers, la wiverne-squelette s’infiltrait dans les gorges.
Les falaises passant à toute vitesse, fermement accrochés à l’animal mort, les deux elfes se cramponnaient pour éviter de tomber tandis que la bête faisait des virages brusques dans le labyrinthe montagneux. Soumis à des manœuvres très véloces, Albian parvenait cependant à garder son calme pendant que, plus effrayée, sa comparse lâchait quelquefois des cris de frayeur lors de brusques changements de caps.
Les murs rocheux des défilés succédant toujours plus vite, le duo allait tout droit vers la zone des cadavres vivants avec son destrier qui faisait des acrobaties pour esquiver les obstacles lorsque, s’arrêtant soudainement devant une impasse, la créature se figea brutalement. Peu préparée à cet arrêt brutal, le général marin venait d’être expulsé de son dos et allait s’écraser contre une paroi que, la rattrapant d’un geste, son commandant stoppa son élan de justesse.
« Seigneur… Albian… Prononça à peine sa subalterne, émue et reconnaissante.
-La route est encore longue. Se tourna-t-il alors vers l’entrée d’une grotte. Nous ne pouvons nous éterniser. Fit-il sans regarder sa suiveuse.
-Vous avez raison. Approuva sa partenaire. Allons-y. »
A ce moment, le héros maudit et sa comparse de voyage se ruèrent dans l’antre de ce qui allait peut-être devenir leur tombeau…